LA LIBÉRATION D’IHSANE EL KADI : UN ESPoir FRAGILE POUR LA PRESSE INDÉPENDANTE EN ALGÉRIE
La nuit du 31 octobre au 1er novembre a été marquée par une scène émouvante devant les portes de la prison d’El-Harrach. Djamila, la femme d’Ihsane El Kadi, et sa fille attendaient avec anxiété l’ouverture des portes, leurs regards rivés sur la grille, leur espoir fragile. Depuis la veille, elles savaient que une libération pourrait se produire, Thanks à une grâce présidentielle, en l’honneur du 70e anniversaire du début de la guerre d’indépendance. Mais minute après minute, le doute s’installe.
Finalement, une porte s’ouvre, et Ihsane apparaît, chemise blanche, pantalon sombre, visage amaigri mais sourire intact. Les deux femmes se précipitent vers lui, et l’étreinte est brève mais intense. Ils prennent la route dans une voiture blanche, direction la maison familiale, où ils sont rejoints par des proches et des amis, dont le réalisateur Bachir Derrais. Cette nuit-là, installé dans son salon simple mais chaleureux, Ihsane s’accorde un moment de répit après une bataille judiciaire et de longs mois de détention.
Il aura fallu deux ans de patience pour que cette figure du dernier bastion d’une presse indépendante en Algérie retrouve les siens. Le patron de presse avait été condamné à cinq ans d’incarcération pour avoir prétendument reçu des financements étrangers visant « à déstabiliser l’Etat ». Sa défense, elle, avait souligné que ces fonds provenaient de sa fille, actionnaire elle aussi, pour payer les salariés. Interface Médias, la société qu’il dirigeait, celle-là même qui avait donné vie à Radio M et Maghreb Emergent, a été dissoute par la justice, ses biens confisqués.
Cette libération constitue-t-elle une page qui se tourne ? La famille El Kadi l’espère. Les diverses actions de plaidoyer d’intellectuels, d’artistes et de militants des droits de l’homme en Algérie et à l’étranger pour obtenir la grâce présidentielle ont apparemment porté leurs fruits. C’est « la fin d’un cauchemar », s’est réjouie pour sa part l’avocate Nabila Smail.
Les libérations se sont multipliées cette nuit-là. Avec Ihsane, deux autres journalistes – Omar Ferhat, directeur du site Algéria Scoop et Sofiane Ghirous, le rédacteur en chef – et neuf autres détenus d’opinion, militants du Hirak, le mouvement antisystème né en 2019 et réprimé depuis, ont aussi retrouvé la lumière du jour, dont son jeune poète, Mohamed Tadjadit. Nombre des poursuites qui avaient entraîné les condamnations de ces intellectuels ont été facilitées par des dispositions contenues dans le code pénal révisé en juin 2021.
Comme l’article 87 bis, qui permet de mettre en cause pour « terrorisme ou sabotage » quiconque a appelé « à changer le système de gouvernance par des moyens non constitutionnels ». Cette disposition a permis à la justice algérienne de poursuivre et de condamner de nombreux militants et journalistes, qui ont osé critiquer le pouvoir en place. Mais la libération d’Ihsane El Kadi et de ses compagnons d’infortune est un espoir fragile, tenu en laisse par une machine politique prête à se refermer à tout moment.
« Plus de 200 détenus d’opinions restent dans les geôles algériennes », rappelle ainsi le militant des droits de l’homme Said Salhi. La situation des droits de l’homme en Algérie reste donc préoccupante, et la libération d’Ihsane El Kadi ne doit pas faire oublier les autres cas de détention arbitraire et de répression de la liberté d’expression. Les autorités algériennes doivent prendre des mesures concrètes pour garantir la liberté de la presse et la protection des droits de l’homme, et non se contenter de gestes symboliques pour amadouer la communauté internationale.
La presse indépendante en Algérie est toujours menacée, et les journalistes qui osent critiquer le pouvoir en place sont toujours en danger. La libération d’Ihsane El Kadi est donc une victoire fragile, qui doit être suivie de mesures concrètes pour garantir la liberté de la presse et la protection des droits de l’homme. La communauté internationale doit continuer à surveiller la situation en Algérie et à exiger des autorités qu’elles respectent les droits de l’homme et la liberté de la presse. Seul ainsi pourra-t-on espérer un avenir meilleur pour les Algériens et pour la presse indépendante en Algérie.